Bernard Smet

Vivre un chantier


Depuis des années, des dizaines de Belges consacrent quatre semaines de leurs vacances à s'en aller aider des ouvriers locaux à retaper des bâtiments d'Action Damien... tout en découvrant son travail sur place. Ils en reviennent transformés. Ci-dessous, le témoignage de quelques participants de 2006.

Manjhi
Il y a tellement de choses à dire sur ma petite expérience indienne. Par quel bout commencer?
Rude expérience, vraiment. Toutes mes certitudes s'évanouissent devant le flux des gens, la richesse des rencontres. La pauvreté prend ici une couleur de respect. On peut être mendiant, dans la rue et garder le sourire! Une véritable leçon de vie.
Ma première pensée - et c'est la plus forte - va vers les deux responsables indiens d'Action Damien. L'un médecin, le docteur Thaqur, responsable de l'endroit où nous étions mon équipe et moi; l'autre, monsieur Ash Singh, responsable de la coordination des services médicaux et de leur suivi, ainsi que du chantier qui nous a occupés durant le mois de juillet.
Quel travail, quelle présence, quelle volonté, quelle générosité, quelle abnégation! En équipe de deux, à tour de rôle, nous étions conviés à accompagner, chaque jour, l'équipe médicale (soit vers des hôpitaux, soit en "brousse" dans des centres tels celui que nous construisions) afin qu'elle nous fasse découvrir, sur le terrain, l'ampleur du travail à effectuer dans cette région du Bihar, aussi grande que la Belgique, peuplée de 86 millions d'habitants, pauvres, exploités, analphabètes.
Action Damien a mis ici, comme dans d'autres régions aussi démunies, une véritable chaîne humanitaire, des Indiens au service des Indiens.
Vos dons ici sont plus que des euros, ils servent à remettre des gens sur pied, leur rendre leur dignité, les éduquer afin qu'ils se prennent en charge. L'ampleur de la tâche est colossale, mais aider des hommes, des femmes et des enfants à retrouver la santé, le chemin de la vie... cela force le respect et ça n'a pas de prix

Nord de l'Inde
Étrange Inde, avec les habitants, les nuées d'enfants aux yeux immenses qui nous examinent et découvrent les extraterrestres que nous semblons être.
Tout nous échappe, nous déconcerte. On peut aller de l'émerveillement à la déception et même au dégoût, car nous avons l'habitude de tout ramener à nous-mêmes.
Difficile ici de ne pas voir. On ne peut fermer les yeux devant l'immense présence humaine, mais aller peu à peu au-delà des apparences comme tout nous y invite.
Contact avec les ouvriers indiens. Les jours de travail qui se succèdent au chantier sous un soleil de plomb, travail entrecoupé par nos visites aux malades tuberculeux et lépreux... Rencontres que nous appréhendions tous, craignant une fragilité face à cette confrontation.
Étrange Inde qui nous renvoyait notre propre reflet comme nous ne nous étions jamais vus... À travers le regard de tous ces Indiens croisés, le jeu était inversé, nous n'étions pas spectateurs mais spectacle, pas voyeurs mais regardés!
Étrange Inde, avec sa notion du temps qui s'écoule plus qu'il ne fuit. Même si le pays est grouillant, bruyant, on a l'impression que rien ne bouge... Tout semble y être rythmé pour l'éternité. On prend le temps, le temps de tout, le temps de rien, le temps qui passe. On prend le temps avec des gens qui ont le temps!

Impressions de Fathimanagar
Et puis une femme regardait les pieds d'Isabelle... Des pieds sains et des orteils entiers alors que, en face, on déballait un pied de lépreux dont le talon est déjà atteint... C'est un être humain qui me regarde.
Nous sommes invitées à prendre le thé dans une famille. Quel sens de l'hospitalité! Nous étions toutes confinées dans une pièce minuscule; ces gens ne possèdent quasi rien et n'ont pas la moindre hésitation à nous recevoir.
Avec les ouvrières et les locaux, on parle avec les yeux, les mains. Il y a une grande chaleur humaine.
On commence à bien se connaître, ainsi que les gens du village. Certains d'entre eux connaissent même déjà nos prénoms.
Je me sens chez moi en tout cas, et à l'aise dans mes baskets.
Les jours vont trop vite, ici en Inde. Ce pays me fascine, me désoriente, me fait beaucoup réfléchir, me remet en question, m'apprend vraiment à relativiser, à me détacher et à LÂCHER PRISE.

 
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